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LE RAT ET L'HUÏTRE Un Rat hôte (1) d'un champ, Rat de peu de cervelle, Des Lares (2) paternels un jour se trouva soû.(3) Il laisse là le champ, le grain, et la javelle, (4) Va courir le pays, abandonne son trou. Sitôt qu'il fut hors de la case, Que le monde, dit-il, est grand et spacieux ! Voilà les Apennins, et voici le Caucase : La moindre taupinée (5) était mont à ses yeux. Au bout de quelques jours le voyageur arrive En un certain canton où Thétys (6) sur la rive Avait laissé mainte Huître ; et notre Rat d'abord Crut voir en les voyant des vaisseaux de haut bord. Certes, dit-il, mon père était un pauvre sire : Il n'osait voyager, craintif au dernier point : Pour moi, j'ai déjà vu le maritime empire : J'ai passé les déserts, mais nous n'y bûmes point. D'un certain magister (7) le Rat tenait ces choses, Et les disait à travers champs ; N'étant pas de ces Rats qui les livres rongeants Se font savants jusques aux dents. Parmi tant d'Huîtres toutes closes, Une s'était ouverte, et bâillant au soleil, Par un doux zéphir réjouie, Humait l'air, respirait, était épanouie, Blanche, grasse, et d'un goût, à la voir, nompareil. D'aussi loin que le Rat voir cette Huître qui bâille : Qu'aperçois-je ? dit-il, c'est quelque victuaille ; Et, si je ne me trompe à la couleur du mets, Je dois faire aujourd'hui bonne chère, ou jamais. Là-dessus maître Rat plein de belle espérance, Approche de l'écaille, allonge un peu le cou, Se sent pris comme aux lacs (8) ; car l'Huître tout d'un coup Se referme, et voilà ce que fait l'ignorance. Cette fable contient plus d'un enseignement. Nous y voyons premièrement : Que ceux qui n'ont du monde aucune expérience Sont aux moindres objets frappés d'étonnement : Et puis nous y pouvons apprendre, Que tel est pris qui croyait prendre.
L'AIGLE ET LE HIBOU L'Aigle et le Chat-huant leurs querelles cessèrent, Et firent tant qu'ils s'embrassèrent. L'un jura foi de Roi, l'autre foi de Hibou, Qu'ils ne se goberaient leurs petits peu ni prou.(1) Connaissez-vous les miens ? dit l'Oiseau de Minerve.(2) Non, dit l'Aigle. Tant pis, reprit le triste (3) oiseau : Je crains en ce cas pour leur peau : C'est hasard si je les conserve. Comme vous êtes Roi, vous ne considérez Qui ni quoi : Rois et Dieux mettent, quoi qu'on leur die, Tout en même catégorie. Adieu mes Nourrissons, si vous les rencontrez. Peignez-les-moi, dit l'Aigle, ou bien me les montrez : Je n'y toucherai de ma vie. Le Hibou repartit : Mes Petits sont mignons, Beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons : Vous les reconnaîtrez sans peine à cette marque. N'allez pas l'oublier ; retenez-la si bien Que chez moi la maudite Parque (4) N'entre point par votre moyen. Il avint qu'au Hibou Dieu donna géniture.(5) De façon qu'un beau soir qu'il était en pâture, Notre Aigle aperçut d'aventure, Dans les coins d'une roche dure, Ou dans les trous d'une masure (Je ne sais pas lequel des deux), De petits monstres fort hideux, Rechignés, un air triste, une voix de Mégère.(6) Ces enfants ne sont pas, dit l'Aigle, à notre ami. Croquons-les. Le Galand n'en fit pas à demi : Ses repas ne sont point repas à la légère. Le Hibou, de retour, ne trouve que les pieds De ses chers Nourrissons, hélas ! pour toute chose. Il se plaint; et les dieux sont par lui suppliés De punir le brigand qui de son deuil est cause. Quelqu'un lui dit alors : N'en accuse que toi Ou plutôt la commune loi, Qui veut qu'on trouve son semblable Beau, bien fait, et sur tous aimable. Tu fis de tes enfants à l'Aigle ce portrait : En avaient-ils le moindre trait ?
L'IVROGNE ET SA FEMME Chacun a son défaut, où toujours il revient : Honte ni peur n'y remédie. Sur ce propos, d'un conte il me souvient : Je ne dis rien que je n'appuie De quelque exemple. Un suppôt (1) de Bacchus Altérait sa santé, son esprit et sa bourse. Telles gens n'ont pas fait la moitié de leur course Qu'ils sont au bout de leurs écus. Un jour que celui-ci, plein du jus de la treille, Avait laissé ses sens au fond d'une bouteille, Sa femme l'enferma dans un certain tombeau. Là, les vapeurs du vin nouveau Cuvèrent à loisir. A son réveil il treuve L'attirail de la mort à l'entour de son corps : Un luminaire, un drap des morts. Oh! dit-il, qu'est ceci ? Ma femme est-elle veuve ? Là-dessus, son épouse, en habit d'Alecton (2), Masquée et de sa voix contrefaisant le ton, Vient au prétendu mort, approche de sa bière, Lui présente un chaudeau (3) propre pour Lucifer. L'époux alors ne doute en aucune manière Qu'il ne soit citoyen d'enfer. Quelle personne es-tu ? dit-il à ce fantôme. La cellerière (4) du royaume De Satan, reprit-elle ; et je porte à manger A ceux qu'enclôt la tombe noire. Le mari repart sans songer : Tu ne leur portes point à boire ?
L'astrologue qui se laisse tomber dans un puits (*) Un Astrologue un jour se laissa choir Au fond d'un puits. On lui dit : Pauvre bête, Tandis qu'à peine à tes pieds tu peux voir, Penses-tu lire au-dessus de ta tête (1)? Cette aventure en soi, sans aller plus avant, Peut servir de leçon à la plupart des hommes. Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes, Il en est peu qui fort souvent Ne se plaisent d'entendre dire Qu'au Livre du Destin les mortels peuvent lire. Mais ce Livre qu'Homère et les siens ont chanté, Qu'est-ce, que le hasard parmi l'Antiquité, Et parmi nous la Providence ? Or du hasard il n'est point de science (2) : S'il en était, on aurait tort De l'appeler hasard, ni fortune, ni sort, Toutes choses très incertaines. Quant aux volontés souveraines De celui qui fait tout, et rien qu'avec dessein, Qui les sait, que lui seul ? Comment lire en son sein ? Aurait-il imprimé sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ? A quelle utilité ? Pour exercer l'esprit De ceux qui de la sphère et du globe ont écrit ? Pour nous faire éviter des maux inévitables ? Nous rendre dans les biens de plaisir incapables ? Et causant du dégoût pour ces biens prévenus (3), Les convertir en maux devant (4) qu'ils soient venus ? C'est erreur, ou plutôt c'est crime de le croire. Le firmament se meut ; les astres font leur cours, Le soleil nous luit tous les jours, Tous les jours sa clarté succède à l'ombre noire, Sans que nous en puissions autre chose inférer Que la nécessité de luire et d'éclairer, D'amener les saisons, de mûrir les semences, De verser sur les corps certaines influences. Du reste, en quoi répond au sort toujours divers Ce train toujours égal dont marche l'univers ? Charlatans, faiseurs d'horoscope, Quittez les Cours des Princes de l'Europe ; Emmenez avec vous les souffleurs tout d'un temps. Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens. Je m'emporte un peu trop ; revenons à l'histoire De ce Spéculateur (5) qui fut contraint de boire. Outre la vanité de son art mensonger, C'est l'image de ceux qui bâillent (6) aux chimères Cependant qu'ils sont en danger, Soit pour eux, soit pour leurs affaires.
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